le Mercredi 3 juin 2026
le Mercredi 14 mai 2025 9:00 Francophonie

Le Moulin-à-Fleur de Sudbury : un regard nouveau sur le rapport des Franco-Ontariens à l’espace

De gauche à droite : Normand Carrey et Serge Dupuis. — Photo : Donald Dennie
De gauche à droite : Normand Carrey et Serge Dupuis.
Photo : Donald Dennie

Est-ce que l’identité des habitants francophones qui constituaient la grande majorité de la population du quartier du Moulin-à-fleur de Sudbury était celle de classe ouvrière ou celle de canadienne-française? C’est là la question centrale du livre rédigé par Serge Dupuis et Normand Carrey, intitulé Le Moulin-à-Fleur de Sudbury : quartier ouvrier, territoire canadien-français, et publié aux Presses de l’Université d’Ottawa.

Le Moulin-à-Fleur de Sudbury : un regard nouveau sur le rapport des Franco-Ontariens à l’espace
00:00 00:00

Il s’agit d’une coédition avec le Centre de recherche sur les francophonies canadiennes de cette même université. Le lancement du livre de 350 pages a eu lieu le samedi 10 mai dans le cadre de la tenue du Salon du livre du Grand Sudbury à la Place des Arts, rue Larch, à Sudbury. Les auteurs ne répondent pas directement à cette question sauf d’admettre qu’il a toujours existé une tension entre ces deux formes d’identité au cours de l’histoire de ce quartier.

«Notre ouvrage a voulu comprendre comment les tensions socio-économiques entre la classe ouvrière et bourgeoisie, ainsi que les tensions nationales entre francophones et anglophones interagissaient, en faisant appel à l’histoire d’un quartier ouvrier très majoritairement catholique et francophone, dans un milieu anglo-dominant qui n’avait pas fait l’objet d’une étude d’histoire urbaine», a précisé Serge Dupuis. 

Ce dernier, détenteur d’un doctorat, est un historien né à Sudbury. Il est membre associé à la Chaire pour le développement de la recherche sur la culture d’expression française en Amérique du Nord (CEFAN) de l’Université Laval. Normand Carrey est un psychiatre pour enfants et adolescents, cumulant trente-sept années de pratique. Il a grandi dans le quartier du Moulin-à-Fleur et est issu de trois générations de Moulin-à-Fleurois.

Photo : Mehdi Mehenni

Une première étude globale 

Le livre, qui a pris cinq ans de recherche et d’écriture à partir d’une première rencontre dans une micro-brasserie de la ville de Québec, constitue la première étude globale de ce quartier de ses origines à nos jours, soit une période de 120 ans. «Elle apporte un regard nouveau au rapport historique des Franco-Ontariens au territoire, ainsi qu’à leurs fractures internes, en fonction des écarts de richesse et des rapports à la majorité anglophone», peut-on lire à l’arrière de la page couverture. Les deux auteurs ont utilisé de nombreuses sources pour la rédaction de ce livre, soit des documents d’archives, des articles scientifiques, des témoignages, des recherches approfondies, des interviews par téléphone, un sondage de quelque 250 participants et participantes. En plus de raconter la lutte menée par des pionnières et des pionniers pour la défense culturelle et patrimoniale du quartier, les auteurs retracent aussi le riche héritage des familles qui se sont battues pour offrir un quotidien et un avenir meilleurs à leurs descendants. 

Si le quartier comptait une grande population de travailleurs qui ont œuvré dans les mines de la région (où, selon les auteurs, ils demeuraient en moyenne sept mois) et dans l’usine de Laberge Lumber, il comptait aussi une centaine d’entrepreneurs, ce qui en faisait un territoire peuplé de deux classes sociales principales. À ses origines, les terrains étaient la propriété des Jésuites de la paroisse Ste-Anne des Pins du centre-ville; ces derniers les ont vendus aux nouveaux arrivants de langue française qui provenaient d’ailleurs, afin d’en faire un territoire canadien-français et ensuite franco-ontarien. Le curé de longue date de la paroisse Saint-Jean-de-Brébeuf, établie en 1930, Monseigneur Coallier, était, aux débuts, le financier du quartier, avant d’être remplacé par la Caisse St-Jean de Brébeuf établie en 1949.

La résistance 

Les deux auteurs racontent la résistance des Canadiens-français du territoire au Règlement XVII qui était l’instrument du gouvernement conservateur de l’Ontario pour les assimiler, pour abolir le français. Au-delà des tensions, soient-elles socio-économiques ou culturelles et linguistiques, il existait, selon les auteurs, des valeurs d’entraide, des valeurs de communauté dans ce quartier. «C’est ce qu’on a voulu mettre en valeur, a déclaré Normand Carrey. C’était un quartier qui élevait collectivement ses enfants. Il y avait énormément de solidarité, grâce à la paroisse et ses associations, mais aussi des institutions laïques comme la caisse populaire et les associations de parcs et de loisirs. Il y avait une intensité de vie qu’on a voulu reconstituer grâce à nos sources».

L’une de ces sources est celle de Mme Jeannine Larcher-Lalande qui a de nombreuses photos et des dossiers par famille, des coupures de presse, de journaux. Elle a consacré près de 40 ans de sa vie à collectionner toutes ces sources d’information.

Pour les deux auteurs, l’histoire du Moulin-à-Fleur, de ses habitants ouvriers, majoritairement catholiques et canadiens-français, c’est une histoire qu’il fallait raconter.