le Mercredi 3 juin 2026
le Dimanche 5 octobre 2025 6:45 Chroniques et blogues

Quelques faits relatifs à la naissance du drapeau franco-ontarien

«La Société historique du Nouvel-Ontario a pour mission d’étudier et de faire connaître l’histoire de l’Ontario français, particulièrement celle de la région du Nouvel-Ontario et d’intéresser le public et les chercheurs à faire revivre l’histoire.» Cette chronique mensuelle abordera des thèmes historiques fidèles à la mission de la SHNO.

Quelques faits relatifs à la naissance du drapeau franco-ontarien
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Le discours prononcé devant l’Université de Sudbury, le 25 septembre 1975, lors de la première levée du drapeau franco-ontarien, soulignait la présence plusieurs fois séculaire d’une population d’expression française en Ontario et les luttes qu’elle avait dû constamment mener pour y maintenir sa langue et sa culture. La création du drapeau s’inscrivait dans un contexte politique marqué par la fin de la solidarité canadienne-française, provoquée par la montée du nationalisme québécois. Hors du Québec, chacune des communautés francophones devait désormais redéfinir son identité selon son territoire et son histoire, marquée par des luttes sociales et linguistiques, passées et présentes, comme celle qui mena en 1971 à l’ouverture d’une école secondaire française à Sturgeon Falls. Une nouvelle cohésion devenait nécessaire et c’est dans cet esprit qu’un drapeau fut proposé aux Franco-Ontariens. Le discours proclamait : «Longtemps oubliés par les gouvernements ontariens, brimés et marginalisés, et disons-le, persécutés, nous continuons, malgré des progrès dans certains secteurs, d’être défavorisés économiquement et politiquement. (…) Aujourd’hui nous déployons notre drapeau, mais demain nous déploierons la force économique et politique nécessaire à notre épanouissement.»

Une inspiration profonde animait ces paroles, née de l’extraordinaire «révolution culturelle» qui faisait vibrer Sudbury et le Nord ontarien au début des années 1970, avec la création de la Nuit sur l’étang, des éditions Prise de parole, du TNO, du groupe CANO.  Ces organismes issus d’étudiants et d’inspirateurs de l’Université Laurentienne produisaient des créations manifestant une recherche d’identité où s’exprimaient esprit de résistance et soif de liberté.

Dans ce contexte, Gaétan Gervais, professeur d’histoire à l’Université Laurentienne, et son étudiant Michel Dupuis, imaginèrent le drapeau franco-ontarien, combinant une fleur de lys et une fleur de trille pour symboliser la culture française et l’ancrage ontarien. Désireux de distinguer leur création du drapeau canadien et de celui du Québec, ils écartèrent le rouge et le bleu, et optèrent pour le blanc des hivers et le vert de l’été. Le vert, symbole classique de l’espoir, avait aussi une résonance locale : quelques mois auparavant, les étudiants francophones de la Laurentienne avaient choisi par un référendum de se séparer de la «Student General Association» pour fonder leur propre regroupement, l’Association des étudiants francophones (AEF). Lors de la campagne référendaire, une affiche figurant un feu de circulation au vert promouvait le «oui». Cette image forte inspira les membres du comité du drapeau, leur suggérant l’idée que le vert signifiait non seulement l’espoir, mais aussi l’affirmation : oui à une identité propre, oui à un symbole commun, oui au drapeau, oui à de multiples possibles.

La création du drapeau fut une œuvre collaborative.  Un comité s’était formé qui, outre Gervais et Dupuis, comprenait Donald Obonsawin, Yves Tassé, Normand Rainville et Jacqueline England.  Ce comité contribua à la conception du drapeau, à sa création et à sa diffusion. Le choix initial par les membres de ce comité de ne pas s’approprier le drapeau en lui associant leurs noms témoignait de leur volonté d’en faire véritablement un bien commun.

Bien qu’étudiants ou employés de la Laurentienne, les membres du comité ne purent y hisser officiellement leur drapeau, malgré leur demande. Les administrateurs, majoritairement anglophones, ignoraient ou sous-estimaient le printemps culturel francophone qui se déployait dans leurs murs. Le drapeau fut donc hissé à l’Université de Sudbury, institution fédérée à la Laurentienne et dirigée par les Jésuites. Issue du Collège du Sacré-Cœur, qui avait assuré depuis 1913 une éducation aux francophones du Nouvel-Ontario, elle offrait des programmes bilingues et comptait des professeurs comme Fernand Dorais, Lorenzo Cadieux, Gilles Garand, René Champagne et André Girouard, fervents défenseurs de la culture française. Les Jésuites acceptèrent que la première levée du drapeau ait lieu devant leur université et y demeure de façon permanente. Gaétan Gervais a un jour décrit ce lieu comme le «lieu naturel» du drapeau originel. Une contribution financière de l’AEF aida à la tenue de l’événement.

Le même jour de septembre 1975, le drapeau fut aussi hissé à la Laurentienne par ses auteurs, mais clandestinement.  Et peu après, il fut à nouveau hissé clandestinement à un mat de l’Université Laurentienne : en effet, deux membres du comité, Michel Dupuis et Yves Tassé, tenaient à ce que le drapeau flotte aussi à leur institution.  Tôt un matin, après la dernière tournée du gardien de nuit, ils le hissèrent furtivement.  Arrivant au travail une heure après, le recteur Monahan remarqua ce drapeau inconnu et le fit descendre.

La troisième fois que le drapeau flotta à la Laurentienne, ce fut cinq ans plus tard, et clandestinement encore.  Une nuit de mars 1982, à la demande de l’AEF, l’étudiant Marcel Vaillancourt, dans un acte de désobéissance civile dont il reste fier, fixa secrètement un mat sur un des édifices de l’université et y hissa le drapeau.  Plus tard cette année-là, en septembre, un jour avant le septième anniversaire du drapeau, il fut hissé à la Laurentienne pour la première fois de manière officielle, devant le recteur.  Dans une fière allocution prononcée alors, Marcel Vaillancourt affirmait : ce drapeau, « nous le déployons aujourd’hui à la Laurentienne, signe que l’establishment reconnaît, symboliquement et publiquement, l’existence du fait français sur le campus ».  La cérémonie fut suivie d’une lecture de poèmes par Patrice Desbiens et Robert Dickson.

Depuis, le drapeau a connu une fière carrière. En 2001, il fut reconnu par le gouvernement comme emblème officiel de l’Ontario. Bien des villes, comme Sudbury, hésitèrent longtemps à le hisser officiellement, refusant, au nom du multiculturalisme, d’accorder aux francophones un statut symbolique particulier. Mais peu à peu, elles ont admis que les francophones, l’un des peuples fondateurs du Canada, méritaient une telle reconnaissance. La ville de North Bay s’y est elle aussi résolue tout récemment. Le drapeau flotte désormais aux quatre coins de l’Ontario, arboré devant les écoles françaises et dans de multiples «monuments de la francophonie». Il est devenu un symbole rassembleur, la manifestation d’une volonté collective, comme on l’a vu en 1997 lors des rassemblements pour défendre l’hôpital Montfort.  Une initiative actuelle menée par l’AEF, incluant recherche, archivage, création visuelle et mobilisation étudiante, contribue à renouveler l’intérêt pour cette histoire collective et à faire vivre ce symbole aujourd’hui.