Mais à Timmins, la réponse à ce défi économique majeur ne se fera pas au détriment de sa réalité culturelle et anthropologique : elle se fera autour d’une offre de formation en français incluant la réalité linguistique anglaise, conçue comme un important levier d’affirmation identitaire et un vecteur d’inclusion pour la diversité locale. L’événement a rassemblé un échantillon représentatif des forces vives de la région : autorités locales et provinciales, chefs de file de l’industrie et corps enseignant- étudiant se sont retrouvés pour marquer ce tournant.
La réalité économique du terrain
Le constat de départ est sans appel : le Nord de l’Ontario fait face à un véritable besoin de main-d’œuvre. Selon les données partagées par le président du Collège Boréal, Daniel Giroux, pas moins de 3 600 à 3 700 emplois devront être comblés d’ici 2029 dans le secteur minier et sa chaîne de services et de sous-traitance à l’échelle régionale.
Sur le terrain, cette pénurie n’est pas de la simple statistique, c’est une équation quotidienne qui définit les règles du jeu industriel. C’est ce qu’a rappelé le conseiller municipal Steve Black, témoignant de sa propre expérience dans le secteur de la sous-traitance minière. «Auparavant, lors des réunions de chantier, les premières discussions avec les clients tournaient autour des prix, des équipements ou des méthodes de travail. Aujourd’hui, la toute première question est systématiquement : «Où allez-vous trouver les gens? Comment allez-vous me fournir une main-d’œuvre qualifiée à qui je peux faire confiance?».
Pour répondre à cette urgence, le programme formera des techniciens polyvalents capables de maîtriser aussi bien la conception numérique et la gestion d’appels d’offres que le contrôle de qualité et les pratiques environnementales durables.
Le levier linguistique, au-delà d’être une fierté, est une nécessité
Cette formation sera dispensée en français, mais intégrera la réalité linguistique bilingue de la Ville. En effet, à Timmins, l’enseignement en français ne relève pas uniquement de la préservation culturelle ; il s’inscrit aussi dans une démarche réelle où la langue maternelle est/ou devrait être le socle de l’apprentissage technique. Comme l’a rappelé avec émotion la mairesse de la ville, Michelle Boileau, dans son message vidéo, l’absence d’une telle offre locale forçait jusqu’ici les jeunes de la région à faire un choix déchirant entre étudier dans leur langue ou rester auprès des leurs. Plusieurs choisissaient alors de s’exiler vers le Sud ou d’étudier en anglais, simplement parce que l’option francophone n’existait pas sur place.
En outre, bien que la réalité du marché du travail dans le Nord de l’Ontario exige une dualité linguistique, Jeff Lafortune, coordonnateur du programme, souligne qu’une multitude de sous-traitants et d’acteurs régionaux opèrent quotidiennement en français. Maîtriser la langue de Molière est donc un avantage commercial indéniable pour les futures entreprises.
Cependant, dans le même temps, l’anglais est une nécessité pragmatique également, notamment pour des impératifs de santé et sécurité au travail. À ce sujet, le conseiller municipal Steve Black, par ailleurs aussi minier, explique: «En Ontario, les lois et les réglementations régissant le travail underground (sous terre) imposent de pouvoir communiquer en anglais pour des raisons de sécurité évidentes. Le bilinguisme est donc un atout de taille et une force majeure pour l’industrie».
C’est précisément cette double compétence que le Collège Boréal s’efforce de bâtir. En salle de classe, bien que l’enseignement se fasse en français, les étudiants apprennent simultanément les terminologies et les concepts dans les deux langues. Gilles Paradis, surintendant chez Kidd Operations et diplômé de ce même programme au campus de Sudbury, confirme la valeur de cette approche biculturelle : «Au collège Boréal, on apprend les termes en anglais et en français en même temps. Être capable de naviguer dans les deux langues donne un avantage comparatif immense par rapport aux diplômés d’autres institutions».
Ce bilinguisme technique, véritable marque de commerce de l’institution, se traduit d’ailleurs par un taux de réussite exceptionnel sur le marché de l’emploi. En effet, selon Daniel Giroux, président du Collège Boréal, le taux de satisfaction des employeurs qui embauchent les diplômés du Boréal est de 100 % sur les cinq dernières années.
L’inclusion et la diversité, un tremplin
Au-delà des retombées économiques et linguistiques, l’implantation de cette offre de formation à Timmins agira aussi comme un catalyseur social ouvrant grand les portes aux nouveaux arrivants, aux femmes, aux adultes en reconversion… Le coordonnateur du programme, Jeff Lafortune, souligne d’ailleurs l’ouverture internationale de la filière : «Les portes sont grandes ouvertes pour notre clientèle du niveau international. Ces étudiants nous arrivent souvent avec un excellent bagage en français. Notre rôle est de leur enseigner la terminologie dans leur langue, tout en leur transmettant les notions en anglais pour les préparer efficacement au marché bilingue et leur permettre de réussir dès leurs premiers pas dans le domaine».
Cette vision d’accessibilité est partagée par la mairesse de la ville, qui a rappelé dans son allocution que ce programme offre «une voie d’accès importante pour les nouveaux arrivants qui souhaitent venir contribuer à notre secteur minier en pleine croissance».
Ashley Richards-Gagnon, présidente de la Timmins Construction Association et co-présidente de Women in Trades and Tech Timmins, voit dans cette initiative une réponse concrète aux aspirations d’une nouvelle génération de travailleuses. Pour elle, il s’agit d’offrir aux femmes et aux groupes sous-représentés «une carrière à long terme ici même dans le Nord».
Le programme s’adresse également aux adultes en reconversion, comme l’a illustré avec émotion le député fédéral Gaétan Malette. Évoquant son père qui comprenait la valeur de l’éducation, il a rappelé que sans ces programmes de recyclage professionnel, «on n’a rien, on n’a pas de pays».