le Mercredi 28 octobre 2026
le Mardi 27 octobre 2026 13:00 Contribution

Un magnum opus pour un pays inachevé

Isabelle Bourgeault-Tassé. 
 — Photo : ibourgeault-tasse.com
Isabelle Bourgeault-Tassé.
Photo : ibourgeault-tasse.com

Je suis une enfant du Canada. De son histoire, de ses tempéraments et de ses malaises. Héritière d’un pays fragile et inachevé, je porte une histoire familiale emmêlée, nouée, tressée à la sienne depuis la fin des années 1600 — une histoire qui s’est écrite, elle aussi, sur des terres Anishinaabe bien plus anciennes que le pays dont j’ai hérité.

Un magnum opus pour un pays inachevé
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Franco-Ontarienne, je suis aussi une fille de référendum.

J’étais encore toute petite le soir où René Lévesque a pleuré, en 1980, alors que les souverainistes réunis entonnaient avec ferveur «Gens du pays», cet hymne à l’amour de la Belle Province pour son peuple, alors qu’il concédait la victoire du Non. 

De même, j’étais une Franco-Ontarienne angoissée de 16 ans, lorsqu’un deuxième référendum en 1995 a de nouveau mené le Canada au bord de l’éclatement. Lors de la soirée référendaire, j’allais comprendre à quel point ma place de Franco-Ontarienne au Canada pouvait être précaire. Allais-je me réveiller le lendemain livrée à un gouvernement provincial peu enclin à se battre pour ma langue (hello, Mike Harris), pour me faire dire, proverbialement, «go back to Quebec»?

Je voulais vivre en français. Ici. En Ontario, s’tie.

Héritière de la Révolution tranquille, j’ai grandi dans le sillage culturel des États généraux du Canada français qui, en 1967, ont adopté une résolution affirmant le droit du Québec à l’autodétermination et le désignant comme territoire national du Canada français. «Avant le 23 novembre 1967, il y avait les Canadiens français», rapportera Radio-Canada dans une rétrospective historique. «Après, des Québécois et des francophones hors Québec.»

En 1969, Donald Obonsawin, alors jeune leader étudiant à Sudbury, dans le Nord de l’Ontario, participe à une rencontre subséquente des États généraux. Leader communautaire abénakis et franco-ontarien, il me raconte qu’il remonte ce moment à l’émergence de sa propre identité culturelle.

«C’est à ce moment-là que s’est développé vraiment le sens de Franco-Manitobain, Franco-Albertain, Franco-Ontarien, Acadien, qui est devenu plus fort aussi», me dit Obonsawin. «C’est à ce moment-là que moi j’ai commencé à me sentir plus comme Franco-Ontarien que comme Canadien-Français.»

Au cours de la décennie suivante, de jeunes leaders déclenchent mille révolutions qui donnent naissance à des institutions culturelles et à des symboles, et revendiquent le droit à l’éducation en français et à l’accès aux services publics dans leur langue.

Et, curieusement, une chanson.

«Tout le monde parle de révolution», chante l’iconique Robert Paquette dans Bleu et blanc, qui célèbre ses 50 ans cette année. Enregistrée à peine un mois après la victoire éclatante du Parti Québécois aux élections de 1976, la chanson devient un immense succès. En 2018, Bleu et blanc fait son entrée au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens, l’une des rares chansons franco-ontariennes à y avoir trouvé sa place.

« Bleu, blanc, vert et rouge sont les couleurs des cerfs-volants qui volent dans la nuit », chante Paquette : «Oseras-tu jamais prendre en main les choses de ta vie qui tiennent à cœur?».

En l’ajoutant à une playliste musicale communautaire, Obonsawin m’a aidée à comprendre l’imaginaire et les idées derrière «Bleu et blanc». Il y a une certaine poésie là-dedans : après tout, il avait contribué à créer le drapeau franco-ontarien — parmi les cerfs-volants que Paquette envoyait voler dans la nuit.

«Mes couleurs sont là en fait d’émotions, en fait de volonté, en fait d’affirmation», me dit Robert Paquette. Pour lui, ces couleurs exprimaient le choix de faire siennes une langue et une identité. «Je veux vivre en français en Ontario.»

Moi aussi, Bobby P. 

Cinq décennies plus tard, c’est peut-être encore là la question. Le Canada négocie à nouveau les conditions de son vivre-ensemble. Plus de trente ans après le référendum de 1995, l’Alberta s’interroge sur sa place au sein du Canada. Et au Québec, le retour au pouvoir du Parti Québécois a relancé le débat référendaire dans la conversation politique.

«Combien de feux devra-t-on ré-allumer?» chante Paquette.

Cette fois, cependant, l’hégémon voisin nous rappelle que la souveraineté n’est pas simplement une question que nous nous posons entre nous. Soudain, les langues, les cultures et les identités qui ont si souvent compliqué l’expérience canadienne sont précisément ce qui nous distingue.

Bleu et blanc demeure un héritage, une archive poétique — un magnum opus qui cherche, dans la liberté du vent, à envoyer nos couleurs dans un ciel de nuit. Le pays dont j’ai hérité est, lui aussi, un patrimoine. Fragile. Inachevé. Transmis d’une génération à l’autre, cherchant encore ce que signifie appartenir les uns aux autres. Après tout, nous sommes les enfants du Canada.

* Isabelle Bourgeault-Tassé est une écrivaine franco-ontarienne. Elle publie La Tourtière.