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le Dimanche 11 février 2024 13:16 Société

«Renvoyer un enfant Noir à ses origines, c’est ne pas privilégier sa canadianité»

Dr Amadou Ba, chercheur, écrivain et enseignant d’histoire, d’anthropologie et d’études anciennes à la faculté des arts et des sciences de l’Université Nipissing. — Photo : Courtoisie
Dr Amadou Ba, chercheur, écrivain et enseignant d’histoire, d’anthropologie et d’études anciennes à la faculté des arts et des sciences de l’Université Nipissing.
Photo : Courtoisie

Chercheur, écrivain et enseignant d’histoire, d’anthropologie et d’études anciennes à la faculté des arts et des sciences de l’Université Nipissing, Dr Amadou Ba livre dans cet entretien sa vision sur la question d’être une personne Noire, francophone et vivre dans une région reculée, comme le Nord de l’Ontario. Le verbe franc et le regard critique, il n’y va pas du dos de la cuillère pour bousculer ce qu’il estime être encore des tabous.

«Renvoyer un enfant Noir à ses origines, c’est ne pas privilégier sa canadianité»
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Le Voyageur : Qu’est-ce que ça implique d’être une personne Noire et de vivre ou immigrer au Canada ?

Dr Amadou Ba : C’est d’abord être une personne qui arrive avec un certain passé lourd. Une personne qui apporte avec elle des choses que les ancêtres ont vécues et qui conditionnent sa vie actuelle et future. C’est aussi une personne qui cumule en elle une longue histoire d’esclavage. Des expériences douloureuses et traumatisantes, faites souvent d’infériorisation. C’est donc aussi une personne qui cumule en elle l’histoire du colonialisme et ses traumatismes. Ce sont finalement des choses qui pèsent beaucoup dans la perception qu’on a de cette personne-là.

Il y a peut-être aussi des traumatismes postcoloniaux qui entrent dans l’équation ?

Il y a effectivement les coups d’État, les guerres interethniques et religieuses qui sont des problèmes politiques. Et le colonialisme est tout à fait responsable de ces fléaux qui gangrènent l’Afrique, par exemple. La personne Noire arrive donc avec des traumatismes et un regard bien fixé sur elle-même, qu’elle en soit consciente ou pas. Et ce regard va conditionner sa respectabilité, son intégration et sa dignité ici au Canada ou ailleurs en Occident. Mais être une personne noire au Canada, c’est aussi arriver dans un pays qui a son histoire de colonisation. Une colonisation de peuplement et de génocide des autochtones. Il y a aussi des problèmes entre Canadiens. Le Canada anglophone domine le reste du pays. La personne Noire arrive finalement dans un pays avec beaucoup de défis où il y a beaucoup de problèmes de minorités, que ce soit des minorités autochtones, africaines ou même francophones de façon globale. Comment s’insérer dans tout ça ? C’est vraiment d’énormes défis pour la personne noire ou racisée qui arrive  au Canada.

Avec tout ce que vous décrivez, quelle est la perception que la population d’accueil va avoir de la personne noire qui arrive ?

De la même façon que l’Africain noir ou le racisé arrive ici avec cette histoire en lui, les populations qui l’accueillent sont formatées, sont façonnés d’une façon qu’ils ne peuvent que voir l’africain comme inférieur, consciemment ou inconsciemment.

Mais qu’est-ce qui a façonné ce sentiment de supériorité que vous évoquez ?

Dans la construction globale du savoir dans le monde occidental, de façon générale, pour justifier l’injustifiable, à savoir l’esclavage, le colonialisme et toutes les souffrances, il a été question d’une campagne de propagande intense pour faire accepter ces choses-là aux populations des pays dominants. Dans les écoles, dans les livres, dans le savoir globalement, il a été question que l’Afrique soit pour illustrer le négatif. Aujourd’hui encore, si vous regardez les livres qu’on a dans les écoles, les rares fois où il est question de parler de l’Afrique ou des personnes noires, ça va être de façon négative.

C’est-à-dire ?

Quand on parle de l’Afrique, on parle des guerres, de l’excision, du sida, des conflits et du sous-développement. On ne va pas parler des grandes contributions des africains dans le monde, des belles réalisations du continent, du respect qu’ont les populations envers la nature et leur environnement ou de la richesse humaine et culturelle. Donc tout cela va se répercuter sur les migrants qui arrivent. Même ceux qui arrivent avec un bon bagage intellectuel, un bon background, de bonnes intentions et beaucoup d’énergie, cela va être difficile dans une société où il y a déjà des regards et des barrières bien fixés et pré-établis.

La solution ?

Individuellement, tu ne peux rien, de toute façon. Cela doit s’inscrire dans une lutte collective pour changer les normes, pour changer les perceptions et les regards. Le Canada a besoin de ces immigrants, qu’ils soient des Africains Noirs ou racisés. Le pays est conscient de leur importance. Mais le changement de mentalité par rapport à cette construction du savoir historique n’est pas encore très développé. C’est ce

qui fait qu’il reste très difficile d’échapper aux discriminations, au racisme et à l’intolérance.

L’immigration canadienne est souvent perçue comme une immigration axée sur l’économie. Quelle est, justement, la part accordée à l’humain dans ce système et quel jugement en faites-vous ?

C’est tout le fond de la question. C’est-à-dire qu’on amène des gens pour le seul intérêt économique, sans prendre en considération le fait que ces personnes arrivent avec leurs propres valeurs.Au-delà de ça, même les enfants qui sont nés ici, qui ne connaissent pas l’Afrique, on n’arrête pas de les renvoyer à l’Afrique alors que ce sont des Canadiens comme tout le monde. Ceci est un autre problème qu’il faut mentionner.

En quoi cela peut être problématique de renvoyer des personnes noires vers le continent de leurs origines ?

Il y a, par exemple, beaucoup d’immigrants qui sont venus de France en même temps que moi dans les années 2000. On leur pose dix-mille fois moins la question de savoir d’où ils viennent. Cette question est beaucoup plus posée à des personnes noires, maghrébines ou autres personnes racisées. La question est, à vrai dire, moins problématique lorsqu’elle est posée à une personne adulte comme moi, qui sait d’où elle vient. Ce n’est pas le cas, par contre, lorsque la question est posée à des jeunes qui sont nés ici et qui n’ont pas connu l’Afrique, par exemple. C’est comme si on est en train de leur dire que vous n’êtes pas d’ici et qu’il faut trouver d’où vous venez. Et l’enfant qui se développe avec ça, il ne privilégiera pas sa canadianité, d’abord. Il va aller chercher quelque chose qu’il ne connaît pas, puisqu’il n’a pas grandi en Afrique. C’est un autre élément auquel sont confrontées les familles issues de l’immigration. C’est une question d’intégration et d’acceptation. Il faut définir de façon claire et nette ce que veut dire être Canadien ou Franco-Ontarien, aujourd’hui, dans notre société. Toutes ces questions ne sont pas abordées en profondeur. Elles ne sont pas très présentes dans le système éducatif. Elles sont évitées ou alors à peine effleurées ou maquillées.

Lorsqu’une personne Noire arrive au Canada, elle va probablement se sentir minoritaire. Si cette personne est francophone, est-ce qu’elle ne va pas se sentir doublement minoritaire ?

C’est sûr que ça va créer une double minorité. À cela, il faut ajouter le défi de pouvoir s’insérer dans la communauté canadienne-française. C’est un autre problème, parce que tous les francophones qui arrivent de l’étranger ne sont pas toujours acceptés comme tout simplement des francophones. Il est extrêmement difficile pour un immigrant qui vient d’Afrique de se définir comme franco-ontarien. Parce que dans la tête de beaucoup de gens, être franco-ontarien, ça renvoie au patronyme, à la couleur de la peau et à toute une histoire. Pourtant, lorsqu’on arrive ici, on n’envoie pas nos enfants dans des écoles anglophones, parce qu’on se définit comme des francophones.

Mais il y a tout de même des organismes franco-ontariens qui font des efforts, qui organisent des évènements culturels notamment pour intégrer les communautés africaines…

Pour moi, ce n’est pas assez. Parce qu’au niveau des institutions, il y a un retard énorme. Je ne doute pas qu’il y a des associations qui sont sur le terrain, qui travaillent, qui sont de très bonne foi et qui militent. Mais dans les institutions, il y a un retard. Je prends un exemple : si on regarde ce qui se passe dans les écoles, vous allez voir dans des grandes villes de la province, c’est rare de voir des enseignants qui sont originaires de l’Afrique. Alors qu’il y a beaucoup d’élèves racisés. Si je prends l’exemple d’Ottawa, si vous allez dans les salles de classe, 60 à 70% sont des élèves racisés. Le fait qu’il n’y a pas suffisamment d’enseignants qui leur ressemblent et qui viennent de leur milieu, cela leur crée une faible estime de soi. Je préfère donner des exemples en rapport avec le milieu de l’enseignement, parce que c’est celui que je connais le mieux. Il est connu que les personnes noires se voient accorder des postes de suppléances. Il faut que ce soit équitable. Il faut que les gens comprennent que les institutions ne doivent pas être des institutions coloniales, alors que la population est une population multiculturelle, ouverte, diversifiée, de plus en plus qui reflète le monde, et que le Canada d’aujourd’hui, ce n’est pas le Canada de 1867, au moment de la création de la Confédération. Il faut plus de représentativité à tous les niveaux.

 
A la question d’être une personne noire et francophone, il y a une troisième dimension qui peut s’ajouter : vivre dans un territoire reculé comme le nord de l’Ontario. Qu’en pensez-vous ?

Cela ajoute certainement d’autres défis. Mais ça peut être aussi un facteur positif. Cette question me renvoie à mon expérience personnelle. On aurait tous peut-être voulu être dans des grandes villes où il y a toute cette multiculturalité. Mais si tu décides de vivre suivant ce facteur là, il y a des possibilités que tu manques des opportunités professionnelles. J’ai des amis qui ont choisi de vivre dans les grandes villes mais qui travaillent dans des centres d’appels et dans la sécurité, alors qu’ils sont enseignants ou comptables de formation et de profession. Le Nord de l’Ontario m’a offert la possibilité d’être enseignant universitaire, de travailler dans mon domaine et d’avoir finalement une vie meilleure et de m’épanouir. L’isolement m’a permis aussi de faire de la recherche et de me concentrer sur mes objectifs.

Il faut juste saisir le bon côté des choses et savoir qu’on ne peut pas tout avoir dans la vie.