le Samedi 6 juin 2026
le Dimanche 27 avril 2025 13:00 Tribune libre

Hommage aux Pères Jésuites de Sudbury

1 : Gaëtan Gervais, professeur à l’Université de la Laurentienne (1972- 2004).
1 : Gaëtan Gervais, professeur à l’Université de la Laurentienne (1972- 2004).

Dans cette lettre à l’éditeur, M. Dominique Chivot partage l’essentiel de son intervention à la cérémonie organisée en l’honneur des Pères Jésuites de Sudbury, le 30 mars 2025, à la paroisse Sainte-Anne-Des-Pins.

Hommage aux Pères Jésuites de Sudbury
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Lorsque le 21 octobre dernier, nous avons appris que la Villa Loyola allait fermer ses portes, nous avons vite réalisé qu’une page d’histoire se tournait. Celle de la communauté des pères jésuites bien évidemment, mais aussi celle de la communauté sudburoise et en particulier, faut-il le dire, celle de la communauté chrétienne. 

La Villa Loyola, depuis 1962, a été à la fois une maison de retraite, un centre œcuménique fréquenté par un large éventail de groupes religieux et laïcs. Pour une multitude de gens, la Villa a été un lieu de ressourcement et de prière.

Sa fermeture, comme celle d’ailleurs du Anishanibe Spiritual Center à Little Current, n’a pas été, nous le savons, une décision facile à prendre, mais les défis posés par les contraintes budgétaires et le manque de ressources humaines l’ont rendue nécessaire. Ces fermetures mettent en quelque sorte un terme à une longue aventure des pères jésuites sur une bonne partie du vaste territoire ontarien pendant trois siècles et demi.

Mais, nous ne sommes pas rassemblés ce matin dans l’église Sainte-Anne-des-Pins simplement pour évoquer ces événements, si tristes soient-ils. Notre présence a d’autres motifs. Nous voulons d’abord célébrer les 50 ans de prêtrise du Père Ronald Perron, père jésuite qui a été pasteur de cette paroisse de 2006 à 2012. Nous voulons aussi profiter de cet heureux événement pour exprimer notre profonde gratitude pour l’immense héritage que les Jésuites ont laissé chez nous, à Sudbury.

L’importance historique 

Quand on s’attarde sur l’histoire des Jésuites en Ontario, c’est, bien sûr, l’œuvre religieuse qui en ressort. Depuis 1843, ils ont exercé dans le Nord de l’Ontario leur apostolat, d’abord comme missionnaires auprès des populations autochtones, mais aussi auprès des colons dont la plupart était des Canadiens-français qui travaillaient dans les camps de bûcherons ou comme ouvriers à la construction du transcanadien. Les Jésuites ont semé de nombreuses paroisses le long de cette voie ferrée. Parmi ces paroisses, il y a celle dans laquelle nous nous trouvons ce matin : Sainte-Anne-des- Pins, fondée en 1883 par le père jésuite, Jean-Baptiste Nolin, avant même que la ville de Sudbury ait émergé. Le chemin de fer ne pénétrera dans la ville qu’en 1885. Tout est à bâtir. Le récit de l’arrivée épique de ce premier curé à Sudbury qui n’est alors qu’un poste de mission, est là pour nous en convaincre. Mais, Sainte-Anne-des-Pins va devenir rapidement l’ancrage de l’engagement des Jésuites à Sudbury et dans le Nord de l’Ontario.

Œuvre religieuse, nous venons de l’évoquer, mais, si les différents pères jésuites qui se sont succédé jusqu’en 1965 dans cette paroisse, ont été des pasteurs soucieux avant tout du bien- être spirituel de leurs fidèles, on sait également que tous ces curés se sont grandement investis dans les affaires scolaires, les affaires politiques, sociales et culturelles de la communauté francophone. 

L’importance historique des pères jésuites pour la communauté franco-ontarienne ne fait pas l’objet d’un débat. Je cite Gaétan Gervais :  «Personne ne peut contester que, s’il existe aujourd’hui une population francophone qui se maintient à Sudbury et si une culture francophone continue à vivre dans le Nord de l’Ontario, nous le devons d’abord aux communautés religieuses. Chez nous, à Sudbury et dans le Nord de l’Ontario, nous le devons d’abord aux Sœurs de la Charité d’Ottawa et aux pères jésuites». 1

L’éducation francophone 

Il n’y a pas lieu de faire ce matin un cours d’histoire. Mais nous ne pouvons pas rendre hommage aux Jésuites sans d’abord évoquer leur profonde implication dans l’éducation. À peine installé, le père Nolin s’empresse de créer la première école primaire, convaincu que l’éducation chrétienne est gardienne de la foi.    

Ses successeurs, appuyés par les religieuses, ouvriront au fil des années de nombreuses écoles primaires et contribueront à mettre en place un conseil scolaire. Les Jésuites manifestent vite le désir de créer un collège classique : le collège du Sacré- Cœur! En 1913! À une époque durant laquelle le gouvernement de la province manifeste, avec le Règlement 17, une farouche volonté d’assimiler les Canadiens- français installés en Ontario.

La création de ce collège, puis en 1957, de l’Université de Sudbury ont contribué à former une élite francophone, libérale et instruite. Ces deux institutions scolaires auxquelles on doit ajouter la création du Collège Notre-Dame en 1948 par les religieuses, ont été essentielles pour la formation de la communauté francophone et le développement de ses institutions. 

Des anciens du collège du Sacré-Cœur sont présents ici ce matin et vivent cet hommage que nous rendons aux Jésuites avec émotion. J’ai eu le plaisir d’en rencontrer quelques- uns. Tous reconnaissent l’impact que leur formation au collège a eu dans leur vie :  une bonne formation intellectuelle que nous n’accordons plus autant à nos jeunes de nos jours. Le collège du Sacré-Cœur a été aussi pour la plupart de ses élèves qui l’ont fréquenté, une école de vie et une école de foi. C’est dans ce collège que va se développer l’Association catholique de la jeunesse canadienne qui contribuera à faire naître une nouvelle identité culturelle et politique au sein de la société franco-ontarienne aux débuts des années 1970. 

Un mot encore à propos du collège du Sacré-Cœur pour rappeler que c’est dans l’enceinte de cet établissement que sont nés en 1940, le centre de recherche folklorique du père Lemieux et, en 1942, la Société historique du Nouvel-Ontario dirigée pendant trente ans par le père Cadieux.

Le développement de la société franco-ontarienne 

Mais, revenons encore quelques instants à Sainte-Anne -des Pins. Cette paroisse a été souvent instigatrice de nombreuses initiatives qui ont contribué au développement de la société franco-ontarienne. Évoquons, à titre d’exemples, simplement le rôle du père Toussaint Lussier qui fit appel, en 1896, aux sœurs de la charité d’Ottawa pour diriger l’hôpital Saint Joseph, responsabilité qu’elles garderont jusqu’en 1975. On ne peut pas rendre hommage aux Jésuites sans évoquer l’importance qu’a eu le Centre des jeunes fondé en 1951 par le père Albert Régimbal qui étudia au Collège du Sacré-Cœur avant de devenir jésuite… Le Centre des jeunes a eu comme mission, pendant près de 40 ans de son existence, de former la jeunesse et des leaders francophones. Ce centre a joué lui aussi un rôle clé dans de nombreux enjeux sociopolitiques de la francophonie du Nouvel-Ontario. Le Centre des jeunes deviendra en 1989 le Carrefour francophone. 

Mais, l’hommage que nous rendons aux Jésuites ce matin ne serait pas complet si nous le réduisions qu’à un simple énoncé historique. Certes, il constitue, en soi, un héritage imposant mais, si les Jésuites se sont lancés dans tant d’œuvres riches et diverses, c’est que, et, on ne le dit pas assez, ils étaient et sont encore animés par le charisme et la spiritualité de leur fondateur : Saint-Ignace de Loyola qui a créé la Compagnie de Jésus en 1539.  

«Chercher Dieu dans toutes choses», se plaisait-il à répéter à ses compagnons. Ignace de Loyola était un contemplatif qui embrassait toute la création avec les yeux de la foi. Oui, Saint Ignace était un contemplatif mais un contemplatif dans l’action. Il fut avant tout un homme pour les autres! 

L’engagement citoyen 

Un mot est au centre de sa spiritualité : le mot «discernement».  Faire preuve de discernement, nous savons toutes et tous ce que cela veut dire. C’est avant tout faire bon usage de notre liberté.  Dit autrement, c’est savoir faire des bons choix dans la vie. 

Saint Ignace parle du «discernement des esprits», celui qui nous permet de voir et bien comprendre les choses par l’usage de la raison. Saint Ignace parle davantage du «discernement spirituel» que nous apporte l’intuition de la foi et qui nous permet de découvrir, à la lumière des Évangiles, comment agir par rapport à nous-mêmes et par rapport au monde. 

Les Jésuites nous ont montré, à travers toutes leurs réalisations, qu’être chrétien c’est concilier notre foi à l’engagement citoyen auquel il nous faut participer.

C’est là, un aspect important de l’héritage toujours vivant que les Jésuites nous laissent aujourd’hui. 

C’est à quoi nous invite aussi le pape François, lui- même jésuite, dans toutes ses encycliques. Il ne cesse de répéter qu’«on ne peut connaître Jésus-Christ en première classe ou dans la tranquillité d’une bibliothèque. Jésus-Christ, on le connaît sur le chemin de la vie». 

C’est le chemin qu’ont emprunté les pères jésuites durant toutes les années qu’ils ont vécu parmi nous!

* Dominique Chivot est professeur à la retraite en histoire et en didactique d’histoire.