le Jeudi 4 juin 2026
le Vendredi 16 mai 2025 9:00 Arts et culture

L’exil et l’enracinement comme moteurs de création littéraire

De gauche à droite : Guy Bélizaire et Melchior Mbonimpa. — Photo : Elsie Miclisse
De gauche à droite : Guy Bélizaire et Melchior Mbonimpa.
Photo : Elsie Miclisse

En collaboration avec le Conseil des auteurs et auteures francophones afro-canadiens et afro-canadiennes (CAFAC), le Salon du livre du Grand Sudbury a organisé, le 10 mai 2025, une causerie intitulée «Entre exil et enracinement : voyage au cœur de la mémoire». Bien que Gabriel Osson se soit désisté, Melchior Mbonimpa, animateur de la causerie, a entretenu un riche échange d’une trentaine de minutes avec l’auteur canado-haïtien Guy Bélizaire.

L’exil et l’enracinement comme moteurs de création littéraire
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Dans une place des arts relativement achalandée, la causerie avec Guy Bélizaire a pris place à son Bistro. Des chaises supplémentaires avaient été prévues par les organisateurs, mais le nombre de francophones ayant répondu présents à la discussion était finalement timide. La quinzaine intéressée par la thématique laisse imaginer le paysage de l’avenir de la francophonie sudburoise : une francophonie diversifiée et amplifiée. Les thématiques que Guy Bélizaire a évoquées dans ses romans ont chatouillé un brin de l’histoire personnelle de l’auditoire. 

Mais voilà qu’un vacarme assourdissant est venu importuner ce lien que l’écrivain et l’animateur avaient réussi à tisser avec leur auditoire. Une grande affluence de curieux, majoritairement des francophones de souche, attendaient, en effet, au seuil du Bistro, le début de la prochaine causerie autour du livre Le Moulin-à-Fleur de Sudbury : quartier ouvrier, territoire canadien-français.

Écrire pour relater ou écrire pour relier ?

La causerie a commencé par une question que l’animateur a estimé être générale, mais qui donne réflexion quant à la mission des écrivains immigrants. Melchior Mbonimpa se réfère à Émile Ollivier, écrivain d’origine haïtienne, pour savoir si l’écrivain immigrant, par ses écrits, noue «une relation» en «relatant» une histoire comme témoin ou en «reliant», c’est-à-dire en érigeant un pont spatiotemporel. 

Dans ses romans, Guy Bélizaire affirme « faire le pont entre ce qu’on a connu autrefois dans le pays d’origine et ce qu’on vit ici». Le but de cet exercice est de créer un lien, de témoigner, de sensibiliser et surtout de laisser une trace. «On écrit d’abord pour soi, parce qu’on veut exprimer quelque chose qui a besoin de sortir», pense M. Bélizare.

L’exil 

La notion d’exil a été abordée dans le cadre de la causerie. Melchior Mbonimpa s’interrogeait sur la manière de percevoir l’exil, mais aussi sur sa répercussion : «est-ce que l’exil est une lamentation ou une occasion de gratitude?». L’écrivain ne tranche pas sur la question. Selon lui, il s’agit bel et bien d’une lamentation, car souvent «les gens sont forcés de quitter leurs pays. On reste nostalgiques quelque temps ou bien longtemps». Dans l’exil, il y a également de la gratitude, car c’est «une occasion de richesse».  «Si je n’étais pas venu au Canada, je n’aurais jamais connu cette vie-là», estime-t-il.

Guy Bélizaire en profite pour évoquer le sentiment de tiraillement vécu par tout immigrant. «On nage entre deux mondes », dit-il. Entre ce qu’il était et ce que l’immigrant devient, il se crée le profil de «l’étranger» dans son propre pays. Ce tiraillement semble être plus ardu pour tout immigrant ou exilé qui quitte son pays à l’âge adulte. Ainsi, Guy Bélizaire recommande de penser à bien s’établir dans le pays d’adoption. «À 20 ans, on avait le temps de s’enraciner dans son pays natal. On reste longtemps nostalgiques. On pense à certaines choses, mais il ne faut pas que cette nostalgie nous empêche d’avancer», explique-t-il.

L’enracinement 

Dans son roman «Rue des rêves brisés», publié en 2019 dans les éditions L’interligne, Guy Bélizaire a exploré les thèmes de l’enracinement, de conflits générationnels dans les familles immigrantes et de l’amour qui traverse les frontières spatiales. Se dresse ici la question de la recette de l’enracinement. «L’échec du retour est-il une bonne condition pour l’enracinement?», lance Melchior Mbonimpa.

«L’enracinement n’est pas évident», affirme M. Bélizaire. Selon lui, la question du retour au pays natal est davantage mise sur le tapis par l’époux. La femme immigrante a tendance à vouloir rester dans son pays d’accueil pour assurer l’avenir de ses enfants. Il tient quand même à rappeler qu’«on n’oublie pas notre pays d’origine».

Le roman expose par ailleurs la question de l’exogamie, des diktats sociaux qu’impose une génération à une autre, du racisme, etc. Face à ces questions, Guy Bélizaire invite ses lecteurs à «être plus favorables à l’avenir, à l’accueil et à la rencontre de l’autre».

L’éducation des enfants

Dans ses écrits, Guy Bélizaire porte un intérêt sur la question de l’éducation des enfants. Pour l’animateur de la causerie, il existe «une contestation» de l’opinion dominante concernant la maltraitance des enfants. «Les nouveaux arrivants ont souvent l’impression d’être brimés par cette histoire. Ils pensent qu’une bonne fessée pourrait redresser un enfant indocile quand toutes les autres solutions ont échouées», décrit M. Mbonimpa.

Éveillant, vraisemblablement, certains souvenirs, la question a provoqué une vague de rires dans le Bistro. «Ce n’est pas quelque chose qui est recommandé. C’est quelque chose que les gens de mon âge, les gens qui viennent d’ailleurs, ont connu», évoque l’écrivain. En revanche, il reste sceptique quant à l’efficacité de cette méthode d’éducation traditionnelle. «Je crois que dans certains cas, ça fait réveiller la part de rébellion qui sommeille dans l’enfant. Ça évite aussi le dialogue avec l’enfant», explique-t-il.

Bref, l’exercice de voyager au cœur de la mémoire d’un Haïtien a démontré que la diversité n’est pas seulement composée de différences. En atteste le témoignage de Mireille Ménard, une participante à la causerie, qui s’est souvenue de « la cuillère en bois de sa maman ». « Quand elle sortait sa cuillère en bois, on marchait droits », une anecdote que Mme Ménard semblait raconter avec beaucoup d’ironie!