Le directeur des affaires publiques et politiques de l’organisme Canadians parents for french, Ahdithya Visweswaran.
Ce n’est pas le premier constat du genre : l’anglais reste la langue la plus communément parlée au Parlement, malgré 65 années d’interprétation simultanée, selon l’article du directeur des affaires publiques et politiques pour l’organisme Canadians parents for french, Ahdithya Visweswaran.
Pour sa recherche, ce dernier s’est entretenu avec plusieurs députés francophones de la Chambre des communes. Ceux-ci constatent que bon nombre de leurs collègues anglophones unilingues n’utilisent pas leurs oreillettes pour écouter leurs homologues francophones lors des débats.
Une action qui marginalise le français et réduit l’impact de leurs interventions. Cela pousse plusieurs députés francophones à s’exprimer en anglais, même s’ils souhaitent défendre le bilinguisme.
Malgré l’égalité des langues dans les textes de loi canadiens, les francophones, notamment ceux en situation minoritaire, portent un fardeau supplémentaire et voient souvent leurs enjeux négligés, explique le chercheur en entrevue avec Francopresse.
Francopresse : Pour avoir un impact politique en 2025, est-ce qu’il faut continuer à parler anglais au Parlement, malgré les garanties constitutionnelles?
Ahdithya Visweswaran : C’est une question difficile. En entrevue, des députés disaient que pour se faire comprendre, il fallait parler en anglais.
Pour avoir un impact politique, malheureusement, oui, souvent pour faire ces négociations, pour être entendus, être vus et être compris, les députés francophones vont souvent vers l’anglais.
D’après votre article, c’est encore plus criant quand les députés sont réunis en comités parlementaires. Comment l’explique-t-on?
Un collègue à moi a qualifié la situation de «ritualisation du français». Le comité, c’est beaucoup plus organique, plus naturel. Les négociations vont se passer plus en anglais, pour être certains d’être compris. J’ai parlé d’une «pénalité» de parler français, quasiment.
Lorsqu’on parle en français en comité, on a la même contrainte de temps que lorsqu’on parle en anglais. Pourtant, ça prend un peu plus de temps pour s’exprimer en français.
Mais peu d’accommodements sont donnés à ce titre. Et lorsque quelqu’un n’a pas porté son oreillette, il faut se répéter.
Mais six minutes de temps de paroles, ça demeure six minutes. Dans des situations comme celles-là, le comité devient un endroit où l’anglais domine.
De l’autre côté, en Chambre pendant la période des questions, le chef de l’opposition va toujours poser sa première question en français et sa deuxième question va être la même question, mais répétée en anglais.
La majorité du temps, on va standardiser le français dans la Chambre des communes. Avant la période des questions, il y a la période des déclarations des députés. Les partis cherchent toujours deux députés qui s’expriment en français et deux en anglais.
Donc, dans ce cas-là, c’est très planifié, on peut toujours prévoir qu’il y a assez de français en Chambre, contrairement aux comités.
Vous parlez du rôle joué par le Bloc québécois pour maintenir le français à la Chambre des communes. Si un jour le Bloc québécois perd des sièges de manière significative, est-ce que ça met en péril le français?
J’ai passé en entrevue plusieurs députés francophones hors Québec dans le cadre de cette étude. Eux, le fait d’être bilingues fait en sorte qu’ils sont très à l’aise de passer à l’anglais lorsqu’il faut.
Et ça fait que lorsqu’ils ressentent une norme ou une pression pour se faire comprendre ou pour être entendus, ils vont facilement passer à l’anglais pour ne pas mettre le fardeau du français sur leurs collègues anglophones.
Donc, c’est difficile pour les francophones hors Québec de maintenir le français en chambre, mais aussi d’avoir des gains pour leurs commettants et commettantes.
Selon certains députés que j’ai eus en entrevue, si ce n’était pas du Bloc québécois, le français n’aurait peut-être pas la place qu’il a en ce moment en Chambre.
La journaliste Chantal Hébert a écrit qu’avant l’arrivée en force du Bloc québécois, le français était une pression symbolique lors de la période des questions. Sa place dans les échanges est largement laissée aux caprices changeants de l’opposition officielle du jour et de sa rotation d’intervenants.
Elle va jusqu’à dire que l’image bilingue associée à la Colline parlementaire, voire à la Capitale nationale, est largement attribuable à la présence du Bloc québécois.
Lorsque vous avez passé vos entrevues pour votre article, est-ce que des députés francophones vous ont dit qu’il était difficile de faire valoir leurs arguments en français au sein de leur parti, en particulier s’ils sont unilingues francophones?
Effectivement, j’ai cité un député qui m’a dit qu’il avait dû lutter pour sa communauté lorsqu’il travaillait sur le projet de loi C-35 pour les services de garde, pour s’assurer qu’il y a des clauses linguistiques [dans les ententes entre le fédéral et les provinces, NDLR].
Il a proposé plusieurs fois des amendements dans le projet de loi en ce sens. Il s’est fait souvent dire : «Non, on ne va pas la rajouter, on ne voit pas nécessairement le besoin pour ce genre de clauses».
Il a pris la responsabilité de parler à ses collègues anglophones, mais aussi francophones québécois. C’est lui qui a pris la responsabilité de parler au leadeurship du parti, du côté aussi du Sénat, pour s’assurer que ce genre de clauses était insérées dans la loi.
Ça, c’était du côté du gouvernement. Du côté de l’opposition, un député conservateur m’a parlé du fait qu’il a souvent besoin de parler de la situation linguistique au Québec et partout au pays, que c’était plus difficile, parce que les langues officielles ne sont pas nécessairement toujours l’enjeu le plus important pour [le député].
Donc, les langues officielles, c’est perçu comme «nice to have», mais pas une obligation.
Les propos ont été réorganisés pour des raisons de longueur et de clarté.