le Lundi 28 septembre 2026
le Lundi 28 septembre 2026 12:04 Francophonie

Cinquante et un ans après son premier lever, le drapeau franco-ontarien passe entre les mains d’une nouvelle génération

Les ères se rencontrent.  — Image créée par Jasmine Morin d’après les images d’Isak Vaillancourt (2026) et du journal The Sudbury Star (1975)
Les ères se rencontrent.
Image créée par Jasmine Morin d’après les images d’Isak Vaillancourt (2026) et du journal The Sudbury Star (1975)

Le Sudbury Star n'avait pas la photo dans ses archives. «Mais Le Voyageur en a une copie», m’assura l’archiviste de Postmedia. Le journal francophone, souligna-t-il, pourrait me faire parvenir la photographie iconique du premier lever du drapeau franco-ontarien, le 25 septembre 1975, à l’Université de Sudbury.

Cinquante et un ans après son premier lever, le drapeau franco-ontarien passe entre les mains d’une nouvelle génération
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BV : Michel Dupuis hisse le drapeau franco-ontarien pour la toute première fois à l’Université de Sudbury en 1975. 

Photo: The Sudbury Star

Je cherchais à retracer les droits d’auteur. J’ai plutôt découvert l’une de ces délicieuses ironies de l’histoire : cet hiéroglyphe fondateur de la mémoire collective franco-ontarienne — une communauté hissant son propre drapeau et élevant sa voix dans l’espace public — immortalisé par le journal anglophone de la Nickel City. Quel coup de théâtre !

Sur la photo, Michel Dupuis n’a que vingt ans. Le plus jeune de la bande d’intrépides rebelles qui allait créer le drapeau franco-ontarien, il porte pour la toute première fois au vent l’étendard blanc et émeraude où fleurissent le lys et le trille. Derrière lui, la communauté se rassemble en demi-lune comme pour protéger cette fragile éclosion.

Ils furent sans doute plusieurs à photographier ce moment, me souligne une leader franco-sudburoise. Oui. Pourtant, poursuit-elle, une seule de ces images est devenue celle qui allait incarner cet instant fondateur : celle dont les droits appartiennent aujourd’hui au Sudbury Star, celle que l’on retrouve dans les livres d’histoire, sur les t-shirts et les macarons, dans les expositions et les commémorations.

Mais qui, derrière la lentille, avait pris cette photo?

Même auprès de celles et ceux qui portent depuis des décennies la mémoire de la communauté — historiens, journalistes et passeurs culturels — le mystère plane. Cette recherche est née d’une première impulsion, celle de réimaginer l’image à l’occasion du 50e anniversaire du drapeau en 2025. Si l’original avait capté une génération hissant le drapeau, que pourrait nous raconter sa réinvention sur celle qui le porte aujourd’hui — et sur celles et ceux qui le porteront dans un demi-siècle?

Bertine Bonyoku Wuya hisse le drapeau à l’Université de Sudbury. 

Photo : Isak Vaillancourt, 2026

Avec Alex Tétreault, poète officiel de la Ville du Grand Sudbury, et Connor Lafortune, artiste Anishinaabe, nous avons entrepris de repenser cette image pour la francophonie ontarienne contemporaine. L’artiste et photographe Isak Vaillancourt, né à la croisée de la Somalie et de la communauté franco de Chelmsford, l’a captée à travers sa lentille, avant que la graphiste Jasmine Morin ne la fasse dialoguer avec son aînée de 1975.

Le matin où la nouvelle photo a vu le jour, dans le vent glacial d’un printemps nord-ontarien, c’est Bertine Bonyoku Wuya qui hisse le drapeau. À vingt ans, née à Kinshasa, en République démocratique du Congo, elle porte en elle des paysages, des langues et des mémoires qui se tissent à ceux de la mosaïque franco-ontarienne. Et ce matin-là, ses mains, raidies par le froid, agrippent l’étendard. Le vent tire, cède, insiste. Enfin, les deux fleurs s’éprennent du vent et s’élèvent dans un ciel qui s’étire sans fin.

Autour d’elle se rassemble une constellation de membres de la communauté de l’Université de Sudbury et du Collectif Ancrage et Exil, dont le récent recueil explore l’enracinement et l’exil : une nouvelle génération dont les chemins passent par Hanmer-Hearst-Hamilton, Oshawa-Ottawa, Marathon-Montréal-Nord aussi naturellement que par Abidjan-Bujumbura-Yaoundé, réunie sous un même drapeau en territoire Anishinabek.

« Mon cœur bat au rythme de deux terres unies par la langue et l’espoir », écrit Bertine dans Ancrage et Exil. « Je rêve de porter haut les couleurs franco-ontariennes comme une promesse à l’horizon et de rendre à mon Congo sa gloire et ses génies ». 

Quelques semaines plus tard, un nouveau pictographe, une troisième image, voit le jour. Dans un découpage des photographies de 1975 et de 2026 en hommage à la culture du zine, Bertine rejoint Michel Dupuis. Étreints par la communauté en une demi-lune protectrice, ils portent le drapeau au vent, d’ouest en est, animés par un avenir qui ne demande encore qu’à se déployer. Autour d’eux, les figures en noir et blanc de 1975 percent le prisme des couleurs, aïeules et aïeux couronnant, cinquante ans plus tard, celles et ceux qui ont hérité de la langue et qui, à leur tour, la portent vers l’avenir. 

Il y a plus d’un demi-siècle, quelqu’un a appuyé sur le déclencheur d’un appareil photo sans savoir qu’il ou elle captait l’une des images fondatrices de l’Ontario français. Aujourd’hui, cette image raconte une communauté qui fait place à une vaste gamme d’exils, de mémoires et de façons d’habiter la langue et le territoire. 

À cette francophonie de l’avenir, Bertine prête sa voix en lingala : « Nalingi bino banso tosimbana maboko », écrit-elle. Je vous aime tous. Tenons-nous par la main.

Le vent a changé. Nous aussi.

* Isabelle Bourgeault-Tassé est écrivaine franco-ontarienne et codirectrice artistique d’Ancrage et Exil, un projet de création collective réalisé dans le cadre de 50 ans de fierté ! Ensemble vers demain, qui souligne le 50e anniversaire du drapeau franco-ontarien.