Il existe des frontières que l’on franchit avec un passeport et d’autres que l’on traverse sans jamais pouvoir les montrer. Elles ne figurent sur aucune carte. Elles s’inscrivent dans la mémoire, dans la langue, dans les habitudes et dans cette géographie intérieure où l’on continue de porter un ailleurs tout en apprenant à habiter un nouvel ici.
Changer de territoire ne signifie pas nécessairement abandonner celui d’où l’on vient. Certaines choses voyagent avec nous : une mémoire, une langue, des gestes, des valeurs, une manière de regarder le monde. D’autres se transforment au contact de ce qui nous attend ailleurs. Entre ce que l’on garde et ce que l’on découvre, une identité peut se déplacer sans pour autant disparaître.
Je préfère alors penser l’exil non pas uniquement comme une rupture, mais comme une expérience intérieure : celle de vivre avec plusieurs repères à la fois, de découvrir de nouveaux espaces sans cesser de porter ceux qui nous ont façonnés. L’exil peut être une distance, mais il peut aussi devenir un regard. Il nous apprend parfois à observer autrement ce que nous pensions connaître et à comprendre que l’appartenance n’est pas toujours une question de lieu.
L’ancrage, dans cette perspective, n’est pas l’effacement d’une origine au profit d’une autre. Il ressemble davantage à la possibilité de prendre racine sans arracher les racines que l’on possède déjà.
C’est pourquoi l’image du pont me paraît juste. Un pont ne demande pas aux deux rives de devenir identiques. Il existe précisément parce qu’elles ne le sont pas. Il permet le passage, la rencontre et la circulation des histoires. Il ne supprime pas la distance : il lui donne un sens.
À Queen’s Park, dans le cadre de «50 ans de fierté! Ensemble pour demain», cette idée a pris une résonance particulière. Les différents projets présentés témoignaient de parcours, de régions et de générations multiples, réunis autour d’une francophonie qui ne se contente pas de conserver sa mémoire. Elle la questionne, la transforme et cherche de nouvelles façons de la transmettre. Le catalogue numérique et le projet d’exposition immersive m’ont particulièrement frappée par cette capacité à faire voyager la mémoire autrement.
Cette journée a déplacé ma réflexion. Je pensais écrire sur l’exil et l’ancrage. Je comprends maintenant que je voulais surtout parler d’une autre possibilité : celle d’appartenir sans renoncer à ce qui nous a construits.
Il est possible de venir d’ailleurs et de contribuer à l’ici.
Il est possible de porter plusieurs mémoires et de participer à la construction d’un avenir commun.
Il est possible de découvrir une nouvelle culture sans considérer la première comme un héritage à abandonner.
Peut-être que l’ancrage véritable ne commence donc pas lorsque l’on cesse d’être entre deux mondes, mais lorsque l’on comprend que plusieurs histoires peuvent coexister en nous. Peut-être que l’identité n’est pas une frontière à défendre, mais un espace à habiter.
Ce jour-là, à Queen’s Park, j’ai compris que l’entre-deux n’était peut-être pas une fracture à résoudre.
Il pouvait être un espace où les histoires se rencontrent, se répondent et continuent de s’écrire.
Et peut-être même, un espace de création.
À propos de l’autrice :
Étudiante en sciences de la santé à l’Université de Sudbury et contributrice pour le milieu journalistique franco-ontarien, Michelle Love Awana s’intéresse particulièrement aux enjeux de santé publique, d’équité sociale et à la vitalité des communautés francophones en milieu minoritaire.