Si oui, vous éprouvez un sentiment d’insécurité linguistique. C’est ce qu’Annette Boudreau, une sociolinguiste qui a fait carrière au département d’Études françaises à l’Université de Moncton, a tenté de répondre et d’expliquer dans son livre paru en 2025, intitulé Parler comme du monde. Et c’est ce qu’elle a cherché à expliquer au Salon du livre du Grand Sudbury qui a eu lieu la fin de semaine dernière.
Mme Boudreau a offert ses explications dans le cadre d’une conversation virtuelle avec une de ses anciennes étudiantes, Sonya Malaborza, aujourd’hui éditrice à la maison d’édition sudburoise Prise de parole, le samedi 9 mai.
Selon la professeure Boudreau, «l’insécurité linguistique est une forme de malaise qu’une personne ressent lorsqu’elle prend la parole en public ou s’engage dans une conversation et a l’impression que sa manière de parler n’est pas adéquate ou qu’en parlant elle n’utilise pas les bons mots afin de dire ce qu’elle veut dire. Il s’agit d’un sentiment surtout lorsqu’on est en présence de personnes qui représentent une certaine norme de langage. Lorsque j’ai commencé mes études, ce sont les Français de France qui incarnaient cette norme. C’était donc au détriment des Canadiens-français et des Acadiens».
Ce sentiment est un phénomène de la francophonie mondiale, a-t-elle précisé, du moins jusqu’à tout récemment. Ce n’est pas seulement au Canada français ou en Acadie que ce sentiment peut exister mais bien dans l’ensemble de la francophonie. «Je pense que les choses ont changé au cours des dernières années», a-t-elle poursuivi, «car aujourd’hui je trouve qu’il y a une certaine reconnaissance et une acceptation du fait de la variété et de la variance du parler français au sein de la francophonie mondiale».
Mme Boudreau et son interlocutrice, Sonya Malaborza, ont toutes deux mentionné que chez les jeunes de la nouvelle génération surtout, ce sentiment d’insécurité linguistique était moins présent que chez les membres des générations précédentes. Bien qu’elles ne l’aient pas précisé, ce fait s’explique sans doute par la présence accrue de médias sociaux et traditionnels, ainsi que par l’arrivée de plus en plus d’immigrants francophones de l’Afrique et d’ailleurs.
La professeure a parlé de ses propres expériences, surtout en France, de se faire dire qu’elle n’avait pas un bon accent ou qu’elle ne parlait pas un bon français. Ainsi, il lui est arrivé de demander à un Français s’il avait du «change». «Vous voulez dire de la monnaie», a-t-il répondu.
Quelles stratégies recommande-t-elle aux personnes qui peuvent vivre cette insécurité linguistique? lui a-t-on demandé. «Premièrement, il faut en être conscient», a-t-elle répondu. «Deuxièmement, il faut reconnaître et accepter qu’il n’y a pas une seule manière de parler le français. Ensuite, il ne faut pas avoir peur de faire des erreurs, car tout le monde en fait. Plus vous parlez à des francophones d’ailleurs, plus vous élargirez votre vocabulaire et votre répertoire. Enfin, plus vous parlez à ces francophones d’ailleurs, plus vous aurez une reconnaissance du fait de la variété du parler français.»
Le langage peut exprimer un certain pouvoir en ce sens que lorsqu’une personne est majoritaire, elle ne se pose jamais de questions quant à son bon parler. Ce sentiment est plutôt le vécu de personnes qui sont minoritaires et dépourvus de pouvoir.
La professeure Boudreau a déclaré que son livre Parler comme du monde avait suscité de vives réactions de la part de plusieurs lectrices et lecteurs qui sont venus la voir ou lui ont écrit. Cet échange avec son ancienne étudiante, ainsi que son livre, ont permis à l’auteure de retracer les grandes lignes des expériences qui l’ont aidée à éclairer les notions liées à la légitimité de nos voix et aux jugements que l’on porte trop souvent sur la façon de parler des gens.