le Dimanche 19 juillet 2026
le Dimanche 1 mars 2026 9:00 Arts et culture

Le Concierge : un manifeste pour un théâtre plus démocratique

Des participantes à l’expérience. De gauche à droite : Rachel Thompson, Michelle Quesnelle, Anne Quesnelle et Julie Punkkinen. — Photo : Courtoisie
Des participantes à l’expérience. De gauche à droite : Rachel Thompson, Michelle Quesnelle, Anne Quesnelle et Julie Punkkinen.
Photo : Courtoisie

Un concierge apparaît soudainement dans le gymnase faiblement éclairé d’un établissement scolaire après les heures de classe. Nous le suivons pendant qu’il effectue sa ronde quotidienne; il pousse son chariot dans les couloirs, balaye le sol, nettoie les toilettes et accomplit toutes ces tâches cruciales que nous tenons pour acquises, ce travail invisible qui se fait lorsque le monde entier est endormi.

Le Concierge : un manifeste pour un théâtre plus démocratique
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Une scène de la saison 2025-2026.

Photo : Site internet TNO

Ceci est l’expérience théâtrale unique proposée par Le Concierge, la pièce avant-gardiste de Vincent Leblanc-Beaudoin et Daniele Bartolini, qui a été présentée du 17 au 22 février 2026. Créé en association avec DopoLavoro Teatrale et présenté par le Théâtre du Nouvel-Ontario (TNO), le spectacle se déroule dans un lieu inhabituel : les couloirs et salles de classes vides du Collège Notre-Dame. Il n’y a pas de scène surélevée avec des spectateurs assis en face, ni de rideau ou de proscénium. En fait, il n’y a presque rien qui ressemble à une disposition théâtrale conventionnelle. À la place, les spectateurs sont invités à se déplacer avec le personnage principal et à s’immerger dans son monde solitaire.

 

Comme l’espace délimité de la scène traditionnelle n’y est plus, les spectateurs deviennent des participants dans cette pièce expérimentale. L’expérience individuelle de chaque membre de ce public dépend de ce qui l’intéresse sur le moment : on peut se rapprocher du comédien et le regarder de près ou bien s’éloigner et l’observer en plan large. On peut le regarder de face, afin de capter les émotions qui se reflètent sur son visage ou on peut chercher des indices sur sa vie intérieure en observant les effets personnels sur son chariot. Le public est complètement libre, autonome et joue un rôle actif dans la création du spectacle.

 

En abolissant la distance comédien-spectateur, Le Concierge nous encourage aussi à remettre en question nos idées traditionnelles sur le théâtre. Sans une scène, sans des paroles ou des répliques et avec une foule qui devient un chœur au sein du spectacle, est-ce toujours possible de parler de «théâtre»? Ce spectacle joue justement sur ses attentes et une grande part du plaisir provient de la manière dont il estompe les frontières entre «la vraie vie» et l’art théâtral. Quand nous rentrons dans une salle de classe avec notre protagoniste, on se demande si ce que nous regardons est un «décor» ou si la pièce a été laissée comme elle est par les étudiants et le personnel qui y étaient réellement il y a quelques heures. Et la lumière dans la salle, est-ce de «l’éclairage»? À quel point l’action du comédien est-elle planifiée à l’avance? Ce stylo qu’il trouve sur un pupitre et décide de garder pour lui-même, est-il un accessoire placé par l’équipe de production? Est-elle une scène qui se retrouve dans le texte et qui est répétée dans chaque performance ou est-ce un moment complètement improvisé? Et si nous découvrons que la personne que nous avons suivie tout ce temps n’était pas un acteur, mais un vrai concierge, serait-ce toujours une pièce de théâtre, ou plutôt la «vraie vie»? La différence est-elle vraiment si grande?

Dans sa seconde moitié, alors que notre personnage principal semble terminer ses tâches de la journée, ce portrait minutieux du travail inaperçu des concierges commence à prendre un ton plus surréel et cauchemardesque. Bien que ces scènes ne soient pas sans mérite, c’est plutôt la première moitié, avec son accent sur la routine et les moments banals de la vie, qui reste le plus passionnant. Ce sont ces scènes qui nous obligent à questionner notre rapport avec le théâtre et à étirer sa définition traditionnelle. Ce sont ces scènes qui nous obligent aussi à ralentir et observer ce qui reste souvent invisible, non seulement dans l’art, mais aussi dans nos vies quotidiennes : le travail de la classe ouvrière. Le Concierge est un rappel que les possibilités du théâtre en tant que moyen d’expression sont beaucoup plus vastes que ce que l’on pourrait penser. C’est un manifeste pour un théâtre plus démocratique, où les spectateurs deviennent des comédiens et où il n’y a aucun membre de la foule qui soit passif. C’est un manifeste qui fait en sorte que la routine banale d’un concierge soit un sujet digne d’intérêt, digne d’une pièce de théâtre.  Le Concierge semble nous proposer que si un autre théâtre est possible, peut-être un autre monde, un monde plus juste et démocratique, est également possible à atteindre.