Une odeur de festin, quelques viennoiseries, des fruits et des boissons offerts, et surtout, un micro qui circule librement d’une main à l’autre. Dans cette salle où les regards et les rires se croisent, entrecoupés de silences émus, l’objectif est de partager, renforcer les liens, célébrer et se soutenir.
Le choc climatique
Le témoignage de Jean-Emmanuel Yameogo illustre parfaitement le danger que représente la méconnaissance des rigueurs climatiques. Arrivé de Côte d’Ivoire en plein mois de décembre, il a vécu une expérience traumatisante en tentant de se rendre à pied dans un restaurant qu’il pensait proche. Mal équipé, il a dû faire demi-tour en courant, les larmes aux yeux, sous le coup d’une douleur physique intense. Cette épreuve, qu’il qualifie aujourd’hui de «capital d’expérience», a marqué son entrée brutale dans la réalité nord-ontarienne.
Cette sensation de froid extrême est corroborée par Nathan, arrivé à Timmins il y a seulement cinq mois. Il compare l’hiver local à la sensation d’être enfermé dans un «réfrigérateur» où l’on a l’impression que «les os vont se casser». Pour lui, le climat n’est pas seulement un décor, c’est une barrière physique qui impose un changement radical de mode de vie.
L’apprentissage technique comme clé d’intégration
S’intégrer exige alors d’apprivoiser son nouveau territoire par l’acquisition de compétences techniques. C’est l’expérience de Pierre-Alix, qui raconte avec humour et humilité ses débuts en ski de fond à Porcupine. Malgré une préparation méticuleuse, l’oubli de ses gants et sa méconnaissance technique l’ont vu glisser en arrière sur les pentes. C’est en observant l’aisance d’un enfant de cinq ans qu’il a compris que l’intégration passait par l’observation. Aujourd’hui, il ne quitte plus sa maison sans une liste de vérification stricte : manteau, gants, clés…
Pour Eliane, native de Madagascar, vivre à Timmins au milieu des lacs et des forêts est «l’exaucement d’une prière». Passionnée de plein air, elle ne voit pas la nature, ici, comme une menace, mais comme un espace de connexion spirituelle. Son témoignage montre que l’apprivoisement du territoire peut aussi passer par un amour immédiat pour les paysages boréaux.
Le bénévolat : un tremplin
Pour plusieurs, le bénévolat n’est pas qu’une occupation, c’est un véritable tremplin. L’histoire de Joyce est à ce titre illustrative. Arrivée en pleine pandémie de COVID-19 et marquée par une quarantaine éprouvante, elle a choisi de briser sa solitude en s’impliquant intensément dans la vie universitaire (comme mentor) et communautaire. Cet investissement ne s’est pas fait en vain : son dynamisme a attiré l’attention des leaders locaux, lui permettant d’être embauchée par le Réseau du Nord comme agente de développement socio-économique dix jours avant même la fin de ses études. Cette transition fluide entre l’engagement bénévole et la carrière professionnelle souligne une réalité propre aux petites communautés : «Ici, on engage d’abord une personnalité et un dévouement avant un simple CV», souligne Patrick Breton, directeur général du CFOF, qui a agi comme modérateur de la session.
Le deuil et le «vide» professionnel
Le témoignage de Paola est celui d’un deuil. Arrivée en novembre 2025 pour rejoindre son oncle, elle apprend son décès juste avant son départ. Malgré cette perte immense, elle choisit d’honorer la volonté posthume de son parent en venant au Canada. Mais la douleur du deuil s’accompagne d’un autre défi : celui de l’inactivité. Ancienne militante féministe très active au Cameroun, elle vit difficilement l’attente d’un emploi correspondant à ses compétences. Ce passage d’une vie de terrain intense à un calme plat professionnel a provoqué chez elle des moments de «burn-out» mental, illustrant que l’absence d’occupation est parfois plus épuisante que le travail lui-même.
En clôture de soirée, Patrick Breton a rappelé que ces récits ne sont pas de simples anecdotes, mais les briques d’une identité collective en mouvement. «Pour savoir où tu t’en vas, il faut savoir d’où tu viens, et il faut savoir d’où viennent les autres pour comprendre le trajet qu’ils ont fait», a-t-il martelé, invitant chacun à rester à l’écoute du parcours de l’autre pour bâtir une communauté véritablement multiculturelle.