le Mercredi 3 juin 2026
le Mercredi 21 mai 2025 11:00 Éditorial

Légitimer un ancien terroriste est mortel

  Photo : Tous droits réservés Saudi Royal Palace/AP
Photo : Tous droits réservés Saudi Royal Palace/AP

Le président américain vient d’acter la «légitimité» d’un ancien membre de Daesh et d’Al Qaïda, Abou Mohammed al-Joulani, à la tête de la Syrie. Si les calculs géopolitiques du moment peuvent sembler propices pour les États Unis, un tel pari ne manquera pas de mettre le monde en péril pour les années à venir. 

Légitimer un ancien terroriste est mortel
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La visite de Donald Trump au moyen orient était attendue, mais peu d’observateurs s’attendaient à voir le président américain rencontrer un ancien djihadiste sur la tête de qui les États Unis avaient mis, en 2012, une prime de 10 millions $. C’était le 14 mai, lors de son escale à Riyad, en Arabie Saoudite, avant d’enchainer avec les Émirats Arabes Unis et le Qatar.  

Mais Abou Mohammed al-Joulani, de son vrai nom Ahmed Hussein al-Chara, était, cette fois-ci, dans les habits d’un président fraichement parachuté au sommet du pouvoir syrien, et à qui il manquait encore la caution de la première puissance mondiale. Donald Trump avait annoncé, ce jour-là, la levée de toutes sanctions imposées à la Syrie du temps du président déchu Bachar al-Assad, ami et protégé du président russe Vladimir Poutine.  

Dans une récente interview accordée au quotidien français Le Monde, Robert Ford, ancien ambassadeur des États Unis en Syrie (2011-2014), a soutenu que al-Joulani «est le meilleur outil pour les Etats-Unis contre l’État Islamique en Syrie». 

S’il est vrai que al-Joulani a mené des batailles contre Daesh à partir de 2014 dans la région d’Idlib notamment, dans le nord syrien et à la frontière avec la Turquie, il y a lieu de préciser qu’il ne le faisait pas au nom de la laïcité. Il le faisait parce qu’il venait de quitter Daesh pour devenir le chef d’une autre faction terroriste, nommée Hayat Tahrir al-Cham (HTC). 

Cette organisation djihadiste est fortement suspectée d’avoir des liens avec les frères Kouachi, les exécutants de l’attentat contre le quotidien satirique français, Charlie Hebdo, en janvier 2015, à Paris. Aussi avec Abdoullakh Anzorov, le jeune extrémiste qui avait décapité l’enseignant français Samuel Paty, en octobre 2020, en région parisienne. 

Maintenant qu’un ancien terroriste en chef est devenu à ce point fréquentable, il ne faut pas perdre de vue la chose suivante : si al-Joulani a cette obligation conjoncturelle de donner des assurances à l’Occident, il a aussi et surtout besoin de donner des garanties aux factions islamistes qui ont marché avec lui sur Damas. L’imposition du voile pour les femmes, l’interdiction de la mixité et l’exaction des minorités ont déjà commencé dans plusieurs provinces syriennes, qui sont sous le contrôle de factions islamistes disparates.  

Oui, les États Unis pourront avoir des gains sur le moment, en privant le Hezbollah d’une base arrière sur laquelle il pourrait un jour s’appuyer pour se remettre sur pied au Liban, l’iran d’un axe stratégique et possiblement la Russie d’une ouverture à la fois sur la méditerranée et sur l’orient. Le gouvernement Netanyahou pourrait aussi obtenir l’accueil en Syrie des populations palestiniennes déplacées de Gaza et celles qui le seront en Cisjordanie, avec l’avancée des colonies. Les États Unis pourront créer une zone tampon, à travers un grand Kurdistan à la frontière avec l’Irak, pour contenir la menace iranienne, et profiter pleinement des puits de pétrole qu’ils contrôlent déjà. Mais à quel prix ?

Parce que, si les dividendes géostratégiques peuvent paraître grands sur le moment, les retombées seront autrement plus désastreuses dans les prochaines années. C’est dangereux de donner de la légitimité internationale à des groupes terroristes et reconnaître leur autorité sur toute une région. C’est dangereux aussi de classer et déclasser des organisations terroristes en fonction des conjonctures.

Lorsque le vent tournera et que les puissances occidentales se mettront, de nouveau, à crier au loup, c’est à dire aux djihadistes, il n’y aura pas grand-monde qui les prendra au sérieux.