le Mercredi 24 juillet 2024
le Mercredi 15 mai 2024 10:10 Arts et culture

Une littérature autochtone engagée pour parer au déracinement identitaire

 De gauche à droite : Isabella Huberman, Connor Lafortune, Johanne Melançon, Moira-Uashteskun Bacon et Natasha Kanapé Fontaine. 
 — Photo : Rose-Lyne D’aoust Messier
De gauche à droite : Isabella Huberman, Connor Lafortune, Johanne Melançon, Moira-Uashteskun Bacon et Natasha Kanapé Fontaine.
Photo : Rose-Lyne D’aoust Messier
C’est avec doigté que l’animatrice Johanne Melançon a débuté la causerie Thé et textes, Une littérature autochtone souveraine et engagée, qui s’est tenue le vendredi 10 mai, au Salon du livre du Grand Sudbury. Mme Melançon a su mettre la table devant un public affamé d’apprendre davantage sur la place que la littérature autochtone occupe dans l’univers littéraire contemporain.
Une littérature autochtone engagée pour parer au déracinement identitaire
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Après avoir invité les spectateurs à se servir une bonne tasse de thé du Labrador, c’est à tour de rôle qu’elle nous présente ses invité·e·s: Isabella Huberman, Moira-Uashteskun Bacon, Natasha Kanapé Fontaine et Connor Lafortune.

Johanne Melançon demande aux auteurs·rices invité·e·s de nous exposer leur vision sur la souveraineté de la littérature autochtone.

C’est à Moira-Uashteskun Bacon de briser la glace. Cette autrice de romans jeunesse qui nous vient de Montréal, fait partie de la nation des Innus de Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean. Elle illustre dans ses récits la réalité chez les jeunes autochtones qui vivent un déracinement en arrivant en ville pour continuer leurs études. Être loin des siens et les défis d’intégration dans l’environnement des grandes villes, ayant des codes tellement différents de ceux de leurs terres natales, ne sont que quelques enjeux que vivent bon nombre de jeunes des premiers peuples vivant dans les régions éloignées du Québec et d’ailleurs. Elle croit que la littérature autochtone émergente se doit d’illustrer ces enjeux.

Le deuil culturel comme source d’inspiration

C’est au tour de Connor Lafortune, qui est originaire de la Première Nation Dokis sur le territoire du Traité Robinson Huron de 1850, dans le nord-est de l’Ontario de partager sa vision. Il est Anichinabé, queer et francophone. Sa vision est inspirée du deuil culturel vécu par les effets de la colonisation sur sa famille, ainsi que l’annonce de la découverte des sépultures d’enfants sur les terrains des pensionnats. Il s’engage dans un processus de guérison afin de faire vivre l’histoire d’un point de vue autochtone, à travers le conte narratif, la performance artistique et le chant. Selon Connor, on doit changer «les liens de violence qu’on propage».

Quant à Natasha Kanapé Fontaine, écrivaine, poète et artiste interdisciplinaire innu, originaire de la communauté de Pessamit, de la Côte-Nord du Québec, elle vit présentement à Tiohtiake (Montréal). Pour elle, son processus d’écrivaine est une exploration des styles d’écriture : tantôt elle fait de la poésie, tantôt des essais et des romans épistolaires.

Tout récemment, en octobre 2023,elle a publié Kanatuut, la Chasseresse, des nouvelles basées sur les légendes traditionnelles de son peuple. Elle croit fermement que la littérature autochtone est souveraine dans la façon dont celle-ci est circulaire et non linéaire, qu’elle rend visible ce qui est invisible. Son rôle est d’être témoin du présent, faire le pont entre le passé et le futur. Elle nous invite à découvrir les clés cachées dans ses livres, comme celles se trouvant dans les récits traditionnels. C’est pour elle une démarche souveraine.

L’écriture comme outil de transformation sociale

Isabella Huberman, pour sa part, nous vient de la Colombie-Britannique. En tant que professeure en littérature à l’Université de la Colombie-Britannique (UBC), ses recherches se spécialisent en littérature autochtone dans un contexte québécois. Elle soutient que c’est dans le code culturel que la littérature autochtone trouve sa souveraineté et que c’est en ce sens qu’elle est originale, en Amérique du Nord. Elle nous partage un concept visuel : concevoir la littérature autochtone comme étant le tronc d’un arbre et que de ce tronc, ont poussé les autres branches littéraires du continent américain.

On aborde ensuite le thème que la littérature autochtone est une littérature engagée. Elle est un outil de rééducation avec un potentiel de transformation sociale. «Une porte d’entrée pour changer les perceptions», selon Isabella Huberman.

Pour Moira-Uashteskun Bacon, ses livres peuvent servir comme outil d’intégration des jeunes autochtones dans leur transition scolaire en milieu urbain, mais peuvent aussi aider les non-Autochtones à mieux comprendre leurs réalités. Pour Natasha, son engagement est de faire l’éducation sociale auprès de ceux-ci, qui forment la majorité de son lectorat. Elle est consciente du legs qu’elle laissera à la prochaine génération, et sa vision est de pouvoir écrire seulement pour les Autochtones. La littérature engagée peut aussi être dérangeante, car elle est le miroir de la réalité de la «décolonialité» vécue par les Autochtones. Elle doit servir au changement de perspectives, selon Connor Lafortune.

La causerie fut commanditée par le Centre de santé communautaire du Grand Sudbury.